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Haïti, un an après - Un peuple effondré

Paru le 1 février 2011
Par Johane Filiatrault
En mission d’entraide dans un orphelinat d’Haïti, 5 québécois(es) racontent ce qu’ils ont vu et entendu.

Marqués par l’histoire

Les travailleurs noirs déportés d’Afrique vers Haïti – souvent des intellectuels contestataires dont les chefs de clans se débarrassaient de façon commode en les vendant comme esclaves - ont su se mobiliser, malgré leur infortune. Ils se sont créé une langue commune – le créole – à partir des langages de ceux qui les dominaient et de leurs nombreux dialectes locaux, et ils ont renversé le régime colonial d’Haïti, accédant ainsi au statut d’hommes libres. Une histoire de victoire dont peuvent être fiers les Haïtiens. Sauf que la forme de gouvernement tribal qu’ils avaient connu en Afrique – tout comme les années vécues sous l’oppression esclavagiste - les préparaient peu à l’implantation d’un gouvernement démocratique et à l’autodétermination qui en découle. Plusieurs des problèmes d’instabilité politique découleraient de ce lourd passé, selon les propos du responsable de l’hébergement à l’hôtel populaire de Kenscoff. Passer du « chacun pour soi » à une vision commune de développement a demandé quelques millénaires aux Européens fondateurs des démocraties américaines : laissons donc une chance à Haïti, jeune de ses 300 années d’histoire !

Géographiquement parlant

Les quelques rues empruntées par notre conducteur à travers Port-au-Prince nous ont jetés sous les yeux la misère de la capitale : les gravats toujours présents des édifices effondrés, les tentes d’infortune partout, les cabanes dressées ça et là à titre d’habitation, les « étals » des « marchands » (de misérables tissus loqueteux tendus en guise de toit sur des marchandises tout aussi misérables, récupérées d’on ne sait où)hurlent silencieusement l’héroïque lutte pour la survie que livre quotidiennement ce peuple martyr.
Mais – trouée sur le ciel - il y a les montagnes entourant Godey et surplombant Kenscoff (où nous avons logé deux semaines) :je n’en avais jamais vu de plus belles, finement ciselées de cultures variées, vertes, riantes, majestueuses. Et il y a ce peuple, solide, courageux et fier, qu’on ne peut qu’aimer.

Impossible espoir? (Un point de vue d’adulte)

Un peuple à bout d’espoir, pourtant. Il en a trop vu. Il ne croit plus en sa classe politique, espère un sauveur étranger… qui n’arrive pas. Il baisse les bras, lentement, et se résigne, impuissant. Il écrit et crie partout le nom de Dieu, regardant vers le Ciel… mais ne sachant trop où poser le pied sur ses routes lézardées et jonchées de déchets. Il suit les lois des Églises et fait beaucoup d’enfants : 2000 petits disséminés dans les orphelinats des environs de Kenscoff (environ 30 000 habitants), « orphelins » dont la plupart ont des parents vivants mais incapables de les nourrir, faute de ressources.

Un peuple parachuté dans l’ère moderne, rêvant l’american way of live, la fortune et la vie facile qu’il envie de ses voisins du Nord, inconscient des revers de la fortune, tombant des nues quand on leur parle de notre « très glorieux » plus haut taux de suicide au monde : non ils ne connaissent pas cette réalité qui est la nôtre, non, leurs gens chez eux ne s’ôtent pas la vie; ils luttent et survivent. Nous leur rappelons notre histoire brève : les dures misères des premiers colons canadiens, les enfants grelottants, la faim, la mort. Nous devons notre prospérité aux labeurs de nos ancêtres, et à leur souci du bien commun : ils ne savent pas cela non plus, et s’imaginent que ça nous est tombé du ciel – alors qu’eux, comble de malheur, seraient victimes du mauvais sort. S’imaginent-ils qu’ils n’ont qu’à tendre la main pour qu’on leur cède une partie de nos biens? Comment les faire sortir de l’illusion, comment les amener à faire leur avenir plutôt qu’à en rêver?

Quel curé !

Heureusement qu’il y a Père Cico ! Il est curé de la région de Kenscoff, et fondateur d’Afè nèg combite, une coopérative rurale modèle dynamique, voire révolutionnaire. Organisation inspirée et financée par des québécois, notamment par un légendaire pionnier de Victoriaville, Roland Gingras, humaniste invétéré, ayant à son actif plus de cent voyages solidaires dans la région de Kenscoff. Afè nèg combite, c’est plus de 5000 paysans regroupés pour se donner des services communs et pour faire avancer leur pays; un exemple de réussite et d’engagement, une bouffée d’espoir dans ce flot de misère.

Père Cico a un rire désarmant, un sourire confiant, sécurisant. Blagueur et bon vivant, il nous reçoit à l’hôtel populaire en nous disant que tout cela est à nous, puisque bâti grâce à la générosité des québécois. Il est lucide, marqué par les blessures de son pays, visionnaire. Il rêve de voir les orphelinats de sa région devenir des hauts lieux éducatifs et formateurs.

Tout est à faire (vu par les ti-mouns - enfants, en créole)

Un orphelinat en Haïti peut être très différent de ceux qu’ont connus les québécois des années 50 : malgré les sévices qui y ont parfois été commis, nos orphelinats étaient structurés, voire policés. Celui dans lequel nous avons vécu deux semaines manque gravement d’organisation, bien qu’heureusement les enfants n’y soient pas maltraités. Le personnel fait ce qu’il peut, mais manque cruellement de ressources. Les enfants sont plutôt laissés à eux-mêmes. Les tout-petits manquent gravement de stimulation, les enfants sont peu éduqués, peu encadrés. Ils souffrent de la faim : habituellement deux repas par jour, parfois un seul, rarement zéro ou trois (ce qui est tout de même une amélioration parce que souvent, quand ils arrivent à l’orphelinat, ils souffrent de sous-alimentation grave).

Ils ont froid. Nous qui pensions avoir chaud en Haïti! Kenscoff « jouit » d’un microclimat montagneux très frais et trop humide. Le linge et les couvertures mettent souvent une semaine à sécher; ils pourrissent… et les enfants se retrouvent presque nus alors que nous endurions très bien nos manteaux doublés et nos sacs de couchage trois saisons! D’abord on a pleuré à les voir, puis, tout de suite, on a acheté des couvertures et vêtements chauds, grâce à vos dons. Et nous leur avons offert un repas de Noël à la québécoise. Mais ensuite?

Les enfants nous ont consolés. Ils sont trop petits pour leur âge, parfois squelettiques, imbibés d’urine ou de substances pire encore (oublions les couches quand on a trop peu à manger!),frissonnants voire paralysés de froid… mais ils sourient!!! Certes pas tous, et pas toujours, mais quand ils nous sourient, quelle fête! Nous avons expérimenté avec eux des ateliers d’éveil et des activités éducatives, et constaté des résultats fort encourageants. Tout est à faire! Et Sœur Dona, la fondatrice, ainsi que son personnel, sont prêts à travailler avec nous. On aménagera d’abord à l’orphelinat des locaux d’accueil pour les futurs coopérants et touristes solidaires. On veut mettre en place des ateliers adaptés aux différents groupes d’âge, et même une coopérative jeunesse permettant aux jeunes de l’orphelinat de gérer leur propre petite entreprise artisanale, apprenant ainsi les rudiments de l’industrie et du commerce, possiblement leur futur gagne-pain. Il est aussi question d’aider l’orphelinat à se procurer un « tap-tap » (transport en commun haïtien)dont les revenus d’opération subviendraient en partie aux besoins des orphelins. On règlerait du même coup un autre problème de l’orphelinat : il y a deux mois, 3 enfants sont morts, faute d’avoir pu être transportés à temps à l’hôpital – dur coup pour le personnel.

Les petits gestes peuvent faire une grande différence !


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